Mészáros Anna
Dátum szerda, 23 máj. 2012

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L'origine de la pauvreté: deux projets d'indépendance, en Amérique Latine en 19 s. et en Europe Orientale et Centrale en 20 s. PDF Nyomtatás E-mail
Írta: Venko Kanev   

On peut se demander aujourd'hui si le mot d’indépendance a le même sens que celui qu’il avait au dix-neuvième siècle, lorsque l’Amérique Latine luttait contre le colonialisme espagnol. On peut aussi s’interroger pour savoir si l’individualisme actuel implique une indépendance réelle de l'individu dans la société ou si cette indépendance n’entraîne, au contraire, que solitude et aliénation.

 

On constate facilement que ces concepts ont des usages multiples et qu’ils sont  assez mal définis. Nous connaissons le projet d'indépendance et ses résultats en Amérique Latine: un fort patriotisme, le désir de bâtir une nation, un projet de souveraineté politique et économique, d'éducation des peuples, de développement de la culture nationale.

Nous connaissons aussi les multiples déceptions qui s’ensuivirent: le néocolonialisme avec tout ce que cela  comporte de perte de souveraineté, de subordination aux grandes puissances, de développement inégal, de pauvreté etc.

Il est évident, qu’avec le temps, le concept d'indépendance évolue. Pour en arriver à nos jours, nous devrions prendre du recul  et regarder vers d'autres régions du monde.

L'effondrement de l'empire ottoman au dix-neuvième siècle fut le résultat de puissants mouvements indépendantistes avec des projets patriotiques très affirmés où l’on pouvait discerner des facteurs ethniques, religieux et géographiques. En cela, les buts de ces mouvements étaient comparables aux projets des pays latino-américains, mais ils étaient à la fois différents parce que les pays balkaniques cherchaient leur place dans une Europe à laquelle ils appartenaient. C'est-à-dire que l'indépendance signifiait alors occuper une place qui, historiquement, était la leur. Il s’agissait de se séparer de l'Orient et de revenir vers l’Europe. L'ancienne métropole ottomane ne devenait pas un modèle, elle était niée et repoussée.

En sortant du cercle ibérique l’Amérique Latine s’est ouverte aussi à l'Europe et aux États-Unis, mais elle cherchait un modèle inédit de nation basé sur une pluralité de cultures et d’ethnies.

Au XX s. la décolonisation de l'Afrique et l'Asie se déroule également avec un fort projet national, sur la base d’ethnies prédominantes et avec le fort désir de fonder des nations et surtout des États autochtones : tout cela s’effectue dans  un esprit de rejet des métropoles mais aussi d'attraction, car celles-ci restent néanmoins un modèle. Les nouveaux états insistent beaucoup sur la notion de souveraineté tout en assumant les frontières artificielles imposées par les colonisateurs.

Au XX s. de nombreux pays latino-américains qui connaissent une indépendance politique formelle, limitée par les contraintes du néocolonialisme, hissent le drapeau d’une liberté qui les rendra maîtres de leurs décisions politiques et économiques: le Guatemala en 1944, la Bolivie en 1952, Cuba en 1959, le Pérou en 1968, le Chili en 1970, le Nicaragua en 1979, le Mexique enfin, en 1994, dans la région du Chiapas. Il s'agit des révolutions marquées par un fort nationalisme qui proposent des reformes économiques radicales. Elles aspirent à une complète souveraineté politique (et culturelle).

A la fin du XX s. le cours de l’histoire mondiale connaît une évolution majeure Le camp socialiste s'effondre, l’URSS et la Yougoslavie se désagrègent. Ces évènements ont un énorme impact qui secoue le monde entier. Mais ils sont accompagnés d’une idée de souveraineté singulièrement nuancée. En effet, à la lumière des évènements des vingt dernières années, on peut distinguer à la fois une aspiration à l'indépendance et, simultanément, à la dépendance.

L’objectif souverainiste change radicalement. L’ardent patriotisme qui animait les projets nationaux au siècle précédent, se modifie ou disparaît assez vite. On n'appelle plus à bâtir une nation qu’on suppose déjà existante. En conséquence, le nationalisme ne se manifeste que rarement et, là où il apparaît, il est de courte durée. Un cas plutôt exceptionnel est celui de la Macédoine et de Kosovo. La Macédoine fait appel à un sentiment patriotique appuyé sur un passé mythique. Il en va de même au Kosovo sur la base de la religion et de l’ethnie.

A la différence de l’Amérique latine où il y eut émergence de nations indépendantes qui fut généralement suivie de tentatives pour réaliser des unités politiques plus larges (latino-américaines ou centraméricaines), on assiste à l’Est de l’Europe à des mouvements sociopolitiques tournés vers l’Europe et quasiment dénués d’ambitions nationalistes. Si, au dix-neuvième siècle (et encore au vingtième), l’Amérique latine cherchait sa «latinité» (ou son «hispanité») face au monde anglo-saxon, au siècle suivant, l'Europe Orientale est en quête de son "europeité". Intégrer l’OTAN et l’Union Européenne est considéré comme un moyen pour affirmer une identité, ce qui revient à dire que le modèle adopté se trouve à l'Ouest.

Le projet d'une Europe Orientale unie s'effondre et ses repères disparaissent: tel, le Pacte de Varsovie; tel le COMECON (Conseil d'Aide Économique Mutuelle - CAEM); telles encore toutes les conventions de collaboration dans divers domaines. Les pays de l'Est de l'Europe s'intègrent à un modèle fabriqué à l'Ouest. L’idée de périphérie, théorisée par le cubain Roberto Fernández Retamar dans le années 70, une périphérie commençant à Lisbonne pour finir à Sofia, n’a jamais été présente explicitement dans la vision du monde qui animait l’intelligentsia des pays de l'Est, même si la notion existait de façon sous-jacente dans les mentalités. Donc entrer dans l’Union Européenne était un acte qui fut conçu comme une sortie de la périphérie afin de faire partie du «centre», tout nationalisme étant mis de coté.

Certes, personne n'a écrit à l’est un essai qui se serait intitulé "Notre Europe" (sur le modèle du cubain José Martí) et si, dans les années 1990, les concepts d'indépendance et souveraineté perdent en Europe orientale presque toute signification, néanmoins avec le cours du temps, on voit réapparaître une conscience de ce qui différencie l’Ouest et l’Est (de l’Europe), c’est-à-dire le sentiment d’une altérité visible notamment en Allemagne, mais aussi dans d'autres pays de la région.

Dans certains pays, les changements en Europe Orientale ont été vus comme impliquant un processus de libération: libération vis-à-vis de la Russie ou de la Serbie. Mais si l’on compare les processus d’émancipation des pays latino-américaines avec les politiques séparatistes de certaines républiques en Europe de l’Est, il est facile de constater que ces dernières reposaient principalement sur une idéologie anticommuniste, pour ce qui est du politique, et sur des intérêts particuliers pour ce qui est du domaine économique.

Plusieurs des efforts importants qui ont accompagné le développement des indépendances latino-américaines, comme les priorités données à la culture nationale, à l'éducation des peuples, aux droits des femmes, n’ont pas d’équivalents en l'Europe de l'Est; cela parce que les nouveaux acteurs de la scène politique les considéraient déjà acquis dès l'époque socialiste.

De plus, il faut bien le dire, ces secteurs dirigeants ne se souciaient guère de ces problèmes. En conséquence, certaines anciennes républiques soviétiques et yougoslaves ont régressés vers des traditions ancestrales, tel l’état de soumission totale de la femme. Bref, on a assisté à un saut en arrière de plusieurs siècles par rapport à l’émancipation sociale. Il s'agissait d'un retour à des valeurs qui sont en contradiction ouverte avec les idées de modernité et de droits de l'homme.

Dans le champ de l'éducation, l'analphabétisme s’est rapidement propagé dans plusieurs des nouveaux pays issus de la disparition du bloc socialiste est-européen, ce qui est notamment le cas des minorités les roms ou les gitanes, par exemple, où 40 à 50 % des enfants ne sont pas scolarisés.

A l’est de l’Europe, l'absence de politiques de développement des cultures nationale, si importantes en Amérique Latine, est due à deux causes principales: d’une part on a considéré comme indiscutable que les peuples de l'Est bénéficiaient d'un très haut niveau culturel atteint dès l'époque socialiste et destiné à se perpétuer presque spontanément, en oubliant, par manque d'intérêt, que toute culture suppose à notre époque des supports économiques, subventions etc. Les institutions culturelles, comme les théâtres, survivent alors à grand peine. D’autres disparaissent comme la cinématographie.

De ce fait, une grande partie de la population retombent dans une sorte d'«inculture» (ou de sous-cultures) tandis que les créateurs connaissent la pauvreté. Les projets d'«indépendance» en l'Europe de l'Est ont ignoré l’idée de «l'homme nouveau», remplacé par l'homme consommateur (de produits divers, à l’exception, précisément, des produits culturels).

Il faut souligner aussi que les hautes valeurs éthiques proclamées par les indépendantistes latino-américains du 19 siècle dans leur manifestes, programmes, proclamations etc., ne se retrouvent pas dans les mouvements d'indépendance en Europe centrale et orientale.

Pour achever la désagrégation de la Yougoslavie et de l’URSS, les nouveaux acteurs politiques ont fréquemment fait appel à des valeurs raciales et religieuses, sans se préoccuper de promouvoir une nouvelle morale, disons, plus progressiste ou des nouvelles valeurs éthiques. Aujourd'hui il est très difficile de trouver dans les écrits programmatiques officiels, ou dans d'autres formes d'expression des pays dont je parle, des mots tels que ceux d’honnêteté, d’intégrité, de probité etc. comme valeurs à assumer et à respecter.

Pendant les guerres d’indépendance en Amérique Latine, la question de la morale s’agissant des nations émergentes et de leurs perspectives de développement, occupe une place centrale dans les écrits et les discours des leaders politiques. A l’inverse, le discours (est-européen) de l'indépendance et de la liberté à la fin du XX siècle néglige cette dimension latino-américaine qui fustigeait l’injustice sociale, la discrimination, la corruption, comme un projet pour le future.

Aujourd’hui, l’idéologie néolibérale des «droits de l'homme» ignore volontiers la question de la morale. En fait, la chute du socialisme a signifié la disparition de l’éthique dans l'exercice du pouvoir, aussi bien au plan politique, économique que social. C’est ainsi, par exemple, qu’une prostitution devenue prospère en Europe Orientale remplit les maisons closes de l’Occident sous le regard placide des démocraties.

En Yougoslavie et dans l'ex-U.R.S.S, l'indépendance érigée sur la division des hommes s’est traduite par l’auto-proclamation de valeurs jugées supérieures sur des critères religieux ou ethniques. (Ceci au détriment d’autres religions et d’autres ethnies). C'est justement ce que les hommes des Lumières en Amérique Latine avaient voulu abolir en proclamant l'égalité des races, presque deux siècles auparavant.

Sur le plan économique et politique la désagrégation de la URSS s’est faite au nom d'un nouveau régime politique et économique qui se trague d’être supérieur. Il s'agit de faire tomber un régime autoritaire pour installer un régime démocratique qui doit promouvoir les droits de l'homme. C’est ainsi que se présente la parole officielle des «nouveaux démocrates». Mais, dans la pratique, ce discours n'a pas correspondu à la réalité (à l’est de l’Europe, mais aussi dans d’autres parties du monde y compris en Amérique Latine). Le multipartisme subsiste, mais la liberté d'expression disparaît très tôt en raison de l'appropriation des médias par les groupes de pouvoir. Dès lors, toute référence au passé immédiat se doit d’être négative. Le journaliste qui veut garder son emploi ne doit dresser aucun bilan, aucune analyse qui montrerait des droits de l'homme piétinés dans tous le domaines: le droit à l'alimentation, à l'assistance médicale, à l'éducation, au travail…

Traçant un autre parallèle avec l'Amérique Latine, on remarquera que les riches créoles du nouveau continent écartaient du développement et de la distribution des richesses la majorité de la population, surtout les indiens et les noirs, libres ou esclaves. De même, dans les nouveaux projets de société en Europe Orientale et Centrale, plusieurs couches de la population ne trouvent plus de place. Les retraités, les minorités comme les gitans connaissent l’exclusion. Un quart de la population, surtout les jeunes, émigrent, car elle ne trouve pas à s’employer dans la nouvelle société. Des villes provinciales perdent la moitié ou plus de leurs habitantes à cause de la disparition des moyens de production. En réalité, les projets à l’est avaient pour but la création d'élites économiques et politiques qui, avec l'aide active de l'Occident, ont voulu effacer tout vestige d'une économie planifiée et étatique.

Les déclarations d'indépendance des républiques qui se sont séparées de gouvernements centralisés, situés à Moscou ou à Belgrade, ont donné naissance à de nouveaux gouvernements qui sont tombés rapidement sous d'autres influences à cause de leur faiblesse, de leur inexpérience, de leur manque de volonté politique.

En Amérique Latine, les créoles fortunés demandaient l'indépendance avec l'objectif de garder et d’amplifier leur richesse et leur pouvoir. Les libéraux latino-américains aspiraient, comme leur nom l’indique, à une libération du commerce pour leur profit, c'est-à-dire, pour le profit d’hommes d'affaires nationaux qui ambitionnaient les propriétés et les privilèges des espagnols.

En Europe Orientale et Centrale, des groupes de caractère mafieux ont entamé une lutte implacable pour s’approprier, par n'importe quels moyens, les biens de l'État, sans considération aucune pour les intérêts de grandes masses populaires. Le projet indépendantiste et libertaire s’est transformé en un saccage inédit dans l'histoire de l'humanité. Les  masses populaires ont été dépossédés de leurs biens: moyens de production, maisons de repos, sanatoriums, balnéaires, cliniques, hôpitaux, bibliothèques, écoles, universités etc.

Il a fallu "privatiser" en un temps record des pays entiers. Les timides propositions de privatisations au service des masses, censées bénéficier de ce changement, se sont éteintes rapidement. L’absence de politique authentiquement au service de la nation se traduit dans plusieurs pays de l'Est par l’absence de grandes entreprises et de banques avec de capitaux nationaux.

Il serait également intéressant de poursuivre la comparaison sur le plan linguistique. Les nouvelles républiques en Amérique Latine cherchaient une expression autochtone, un langage américain qui briserait le moule de l'espagnol péninsulaire. Dans les pays de l'Europe de l'Est, certains  journalistes et détenteurs de la parole publique, soucieux de se différencier de l'époque socialiste, ont adopté dans leurs médias et leurs écrits, le «slang», c’est-à-dire le jargon de la rue, les mots "licencieux" utilisés sans aucune distinction. Les normes de la langue son violées, les fautes de syntaxe et d'orthographe sont abondantes. Une avalanche des mots étrangers envahit la langue nationale, la rendant presque incompréhensible pour une partie de la population.

Je disais au début qu'il existait à la fois une aspiration à l'indépendance et à la dépendance, ce qui semble contradictoire à première vue. Plusieurs républiques comme la Pologne ont fondé leur séparatisme émancipateur sur l'éloignement de l'Union Soviétique et sur l'anticommunisme. Il s’agissait de rompre avec l'image crée par l'Occident de républiques satellites de l'URSS. Cela impliquait la sortie du Pacte de la Varsovie ou sa dissolution, sortie aussi du CAME (Le Conseil d'aide économique mutuelle) qui était une sorte de marché commun de l'Europe Orientale, mais organisé sur des principes différents comme l'indique sa dénomination "d'aide mutuelle". Pourtant, paradoxalement, les premiers actes de nouvelles démocraties ont favorisé une nouvelle dépendance: en abandonnant le Pacte de Varsovie et en sollicitant tout de suite leur incorporation à l’OTAN.

Les républiques latino-américaines ont tenté de repousser toute tentative pour leur imposer des accords qui menaient vers une nouvelle dépendance, même s’il est vrai que les nouveaux états furent parfois contraints d'accepter des pactes de réciprocité commerciale donnant de grands avantages aux États-Unis. Il n’en demeure pas moins qu’un pays comme Cuba a toujours protesté contre l’amendement Platt, une clause de quasi protectorat imposée par les EEUU dans la constitution cubaine.

Les nouvelles "démocraties", en revanche, sont devenues sans tarder candidates à l'entrée dans l'Union européenne. Ce que signifie, à n’en pas douter, une perte importante de leur souveraineté, puisque la Commission européenne dicte jusqu'à 60% des lois nationales. Malgré cela, cet acte est perçu comme un grand succès de la politique extérieure des pays concernés. Une fois l'entrée dans l'Union Européenne achevée, l’idéal d'indépendance et de souveraineté tend à s’épuiser. L’absence d'un objectif fédérateur autre que celui proposé par la communauté européenne, entraîne l’abandon de tout effort de développement national.

Il est évident que c’est à la lumière de ces évènements qu’il  faudrait réexaminer la notion d'indépendance aujourd'hui. On constaterait alors, que, dès le départ, l'aspect social fut ignoré dans les mouvements qui voulurent se séparer de la sphère socialiste. D’où la paupérisation fréquente dans ces régions.

Sans développer le sujet, il faudrait ajouter quelques mots sur l'indépendance de l'individu qui est toujours limitée dans une société, régie par certaines règles et valeurs. En Europe Orientale et Centrale, certains rejetaient les règles des régimes socialistes parce qu'ils les jugeaient trop restrictives. Mais la société de consommation leur a imposé assez vite des règles inviolables de mode de vie, de consommation et de travail. Par surcroît, avec la liquidation des valeurs qui fondaient les régimes socialistes, l'individu dans la partie orientale de l’Europe est souvent tombé dans une profonde déception. Peu à peu, elle s’est rendu compte, qu’en régime néolibéral, le consommateur (je veux dire l’être humain, vu du froid point de vue de la statistique) favorise une nouvelle uniformisation sociale. Il s’ensuit un nivellement des individus, un monde où tous font la même chose, de la même manière et en même temps, au rythme des grands intérêts commerciaux.

Là se trouvent sans doute les racines de la pauvreté spirituelle et culturelle de l'homme consommateur, de l'Homme - Abeille, de l'Homme - Néant comme l'a appelé le grand écrivain cubain Alejo Carpentier.

 

 

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