Ádám Anna
Dátum szerda, 23 máj. 2012

boertoen-vagy-szabadsag-kh-108
koenyv-hirdetes-202
La pauvreté des femmes en Pologne - « Est-ce que quelqu’un nous entend ? ». PDF Nyomtatás E-mail
Írta: Monika Karbowska   

Contribution à la conférence « Comment sommes-nous devenus pauvres ? »du Monde Diplomatique Hongrie, au Klub Kossuth, a Budapest, du 4 au 6 novembre 2010

Les sources qui ont servi de base à cet article sont cinq études sociologiques qualitatives menées par des sociologues féministes et anticapitalistes, regroupées en Pologne au sein du Think Thank Féministe. Katarzyna Gawlicz, Ewa Charkiewicz, Malgorzata Maciejewska et Marcin Starnawski ont procédé a des entretiens approfondis, et analysé le mode de vie et les attentes sociales de femmes vivant dans deux villes moyennes (Walbrzych et Krosno), et dans les villages aux alentours de la ville de Starachowice[1], au sud-ouest, sud-est et au centre de la Pologne. Les statistiques économiques proviennent du premier bilan critique des 20 années du capitalisme néolibéral polonais, « La modernisation conservatrice », ouvrage publié sous la rédaction du professeur Pawel Kozlowski, directeur de l’Institut d’Etudes Economiques de l’Académie des Sciences Polonaise[2].

 

L’économie du capitalisme en Pologne

La pauvreté existait déjà sous le régime communiste dans les années 80. A l’époque, le discours officiel proclamait que la Pologne était une société égalitaire ou les classes sociales n’existaient plus. Cette conviction égalitariste était largement partagée dans la société et masquait les inégalités des richesses et des revenus que les historiens d’aujourd’hui s’efforcent d’analyser, afin de comprendre comment l’imposition du capitalisme néolibéral a pu se faire aussi facilement et brutalement par la suite. Les retraités et les personnes handicapées étaient pauvres selon les standards de l’époque – ils se nourrissaient de produits de mauvaise qualité, s’habillaient difficilement et avaient peu de loisirs. De même, les femmes des classes populaires élevant seules des enfants étaient pauvres, comme dans toutes les sociétés patriarcales, du fait de la faiblesse des salaires des femmes et du manque de volonté des hommes divorcés de payer les pensions alimentaires qui leur sont dues.

Le point commun de tous ces pauvres était l’absence ou la faiblesse des revenus liés au travail. Car la société communiste était une société de travail. C’est l’emploi à plein temps dans les industries lourdes (mines, sidérurgie, électromécanique, chantiers navals) et dans les services masculinisés (police, haute administration du parti et de l’Etat) qui assurait a leurs bénéficiaires un revenu confortable et les protégeait de la pauvreté. Par conséquence, si la pauvreté s’est généralisée en Pologne depuis l’imposition du capitalisme jusqu'à englober 23 millions de personnes (60% de la population), vivant de ce fait au dessous du seuil de pauvreté défini à 175 € par mois et par personne[3] - la raison en est la liquidation massive des emplois dans l’industrie. Selon les économistes, la stratégie du « choc néolibéral » a supprimé entre 1990 et 1995 plus de 50% des emplois dans l’industrie, mettant au chômage 6 millions de personnes. Alors qu’en 1991-92 le PIB polonais s’effondrait, il n’a retrouvé le niveau de 1989 que 10 ans plus tard. Cette désindustrialisation massive n’a jamais été compensée par les investissements étrangers, sur lesquels la classe politique polonaise avait fondé ses espoirs de développement du pays. Aujourd’hui, seuls 9% des Polonais travaillent dans le cadre des entreprises multinationales. Et il va de soi qu’il n’existe pas de multinationale… polonaise. Au cours de ces 20 années, le pays a compté constamment 16 à 20% de sa population active au chômage – avec un pic de 20% atteint en 2003, la veille de l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne. Cette entrée a eu pour résultat le flux massif de cette main d’œuvre bon marché vers les marchés du travail de l’Europe de l’Ouest, du Nord et du Sud. C’est l’émigration régie par la directive « Bolkstein » qui régule dans la plupart des cas les déplacements de ces 3 millions de travailleurs saisonniers, tandis que 2 millions ont déjà émigré définitivement.

La Pologne elle-meme ne produit donc presque plus rien : les professeurs Kozłowski et Karpinski appellent cela une « économie commerciale », car 54% des biens consommés sont importés de pays ou la mondialisation libérale a délocalisé sa production (Chine, Inde). Si 16% de la population (sur)vit de l’agriculture, 58% des Polonais travaillent dans les services ! Mais de quels services s’agit-il – à part le faible pourcentage des travailleurs qualifiés affectés aux indispensables technologies de la télécommunication (opérateurs de téléphonie mobile, fournisseurs d’accès à internet, services informatiques) - 100 000 travaillent pour les chaînes des supermarchés occidentaux, et pour leurs centrales d’achat et leurs plateformes logistiques. Les économistes Karpinski et Paradysz mettent en exergue l’existence d’une chaîne de distribution pléthorique qui multiplie les intermédiaires, et donc les couts, mais aussi un nombre important d’« opérations vides » (« hollow operations »), qui enflent le PIB, mais n’assurent en rien le bien être de la population, car elles ne produisent aucun bien (publicité, jeux d’argent ,et dans la zone grise de l’économie, traite des femmes et prostitution[4].

La question qui se pose est donc : de quoi vit la Pologne, quelle est la source de richesse qui permet au pays de se maintenir à flot, alors même que sa population est de plus en plus pauvre ? Les statistiques montrent que c’est encore et toujours la vieille richesse de la Pologne, la matière première historique et consubstantielle du capitalisme, le charbon, qui est sa source de richesse et de devises, ainsi que le cuivre, le lignite, la sous-traitance pour les secteurs automobile, textile et cuir, ainsi que l’industrie agroalimentaire. Alors que la balance commerciale de la Pologne est négative depuis deux décennies, et que l’exportation des matières premières peine à compenser cette perte, le mensonge de l’idéologie de « l’économie liée aux services » et de sa transfiguration programmée par l’UE, « l’économie de la connaissance » - est manifeste, puisque ce sont les industries les plus anciennes qui font en réalité tourner l’économie réelle. De plus, il est important de noter que les industries extractives n’ont été que partiellement privatisées, comme si la nouvelle oligarchie, assise sur cette rente se rendait bien compte de sa fragilité économique, au cas ou cette assise venait à lui manquer.[5] En fait « d’économie de la connaissance », c’est surtout l’argent des millions de migrants qui fait vivre la Pologne, comme tous les pays périphériques de la mondialisation néolibérale. L’émigration polonaise rapporte 20 milliards de dollars par an à son pays – un chiffre énorme qui la place parmi les premières diaspora au monde, juste à côté de l’émigration chinoise pour la somme globale renvoyée au pays. Avec les caractéristiques de l’économie polonaise qui sont proches de celle d’un pays en voie de développement (export de matières premières, importation de produits manufacturés et de produits alimentaires, émigration forte et secteur informel étendu), comment croire que le capitalisme assurera un avenir prospère à ce pays ?

Comment vit-on pauvre en Pologne ?

De 1991 à 1995 une terrible inflation fut l’un des instruments de la «  stratégie de choc » néolibérale.[6] Les économies de millions d’épargants furent laminés, mais c’est surtout les plus pauvres qui pâtirent de cette multiplication des prix par 4 ou 5 des produits de base en quelques mois, ceux dont les revenus étaient fixes et qui dépendaient de l’Etat : les retraités, les handicapés, les étudiants. J’étais étudiante à Varsovie à cette époque, et dépendante d’une pension alimentaire dont je peinais à faire exécuter le jugement par les autorités. Pendant presque 6 mois, je ne mangeais qu’une fois par jour, souvent uniquement à la cantine de l’université qui n’avait pas encore été privatisée. Mon téléphone fut coupé parce que je n’arrivais pas à payer la facture, et je luttais pour pouvoir garder l’électricité. Je vivais au jour le jour en empruntant à de rares amis de petites sommes pour pouvoir manger. Je ne pouvais plus m’acheter de vetements – et on parle ici de la Pologne, un pays ou l’hiver dure 5 mois et la température peut fréquemment descendre à moins 10 degrés. Ce fut alors que je rencontrais la vision cauchemardesque des premiers mendiants. La première fut une femme retraitée de l’industrie chimique qui m’aborda pleine de désespoir dans la rue - elle n’avait plus de quoi vivre, car sa pension était irrémédiablement mangée par l’inflation.

Puis vint le chômage de masse, et l’expérience de ces pauvres devint l’expérience de la majorité. Car il est impossible de vivre en Pologne avec 175 € par mois (seuil de pauvreté), et il ne faut pas oublier de plus que 4 millions de Polonais vivent en dessous du seuil biologique de la survie, fixé à 380 zlotys (95 € !) par personne, et que 1, 2 millions d’enfants souffrent de la faim. Les femmes de ces trois régions polonaises que nous avons étudié sont en se sens emblématiques, pour la façon dont la pauvreté est vécue en Pologne, et pour ses raisons. En effet, ces trois villes ont un point commun : elles ont subi une désindustrialisation brutale avec la fermeture de leurs industries dès 1991. Les entreprises ayant survécu jusqu’au début du 21eme siècle ont été à leur tour victimes de la crise depuis 2008. Wałbrzych avait été un centre minier et sidérurgique prospère, tellement prometteur que ce fut là que fut installée la « minorité française » - les Polonais émigrés, travaillant dans les mines de France avant la guerre et rapatriés par le régime communiste dans les années 1945-49. Les petits enfants des mineurs français mangent désormais le pain noir de la misère et de l’humiliation. Toute l’industrie minière de Walbrzych a été liquidée dès les années 1991-95. Les femmes interrogées à Walbrzych se souviennent de l’époque communiste comme celle de la prospérité, surtout lorsque leur père ou leur mari était mineur. Dans ce cas, elles évoquent aussi la fierté du statut social perdu. A Krosno ce sont les industries du verre qui faisaient vivre la ville. De nombreuses femmes y travaillaient jusqu’aux deux vagues de fermeture du début des années 90 et 2008. D’autres femmes travaillaient dans les usines textiles du lin, liquidées dès 1989, et n’avaient donc plus d’emploi depuis 20 ans. De même, Starachowice était le siège de l’usine ou se fabriquaient les camions Star, et on y trouvait également de nombreuses scieries : tous ces emplois ont été liquidés par le capitalisme. L’économie de cette région était typiquement une économie « ‘d’ouvriers-paysans » : les hommes et les femmes travaillaient à la ville, pendant que leur parenté et leurs familles continuaient de cultiver leurs petites exploitations agricoles de 1-2 ha. Les ouvriers vivaient à la campagne dans les maisons familiales et contribuaient à l’économie commune. Avec le capitalisme, les femmes qui avaient perdu les premières leur emploi avaient été contraintes de se consacrer entièrement à une agriculture de subsistance. Actuellement, les hommes aussi sont sans emploi,  tandis que les jeunes sont obligés de s’expatrier dans les grandes villes et à l’étranger.

Les femmes pauvres de Wałbrzych vivent comme vivent des millions de femmes dans les pays pauvres de la planète. L’aide sociale est minimale, quasi inexistante – une des femmes interrogées touchait 44 euros par mois, pour elle et ses deux enfants. Je ne pense pas que quiconque pourrait survivre avec cette somme dans n’importe quel endroit d’Europe ! L’aide sociale en Pologne est l’une des plus faible en Europe. De plus, décentralisée, elle dépend de la prospérité et de la volonté politique des communes. Les femmes passent de longues heures dans diverses administrations, à mendier littéralement de maigres subsides pour acheter à manger à leurs enfants, les vêtir avec des vêtements usagés. Elles doivent remplir une multitude de dossiers administratifs et fournir d’innombrables attestations. Elles sont souvent mal accueillies, discriminées, surtout quand elles sont Roms, ou soupçonnées de boire et de se prostituer. L’une d’entre elle nous raconte l’assaut d’un commando policier dans la nuit, dans l’hébergement de fortune qu’elle avait trouvé chez une amie – les policiers venaient vérifier si elle ne cachait pas de bouteilles d’alcool ! S’ils en avaient trouvé une, la sanction était implacable – retrait et placement des enfants dans des orphelinats qui ne valent pas mieux que les logements insalubres et en mauvais état où les femmes trouvent refuge. La plupart du temps en effet, elles ne peuvent payer aucun loyer, ont des dettes d’électricité et de gaz. Ne pouvant régler leurs dettes, on leur refuse le logement social. Alors, elles s’installent dans les nombreuses maisons abandonnées d’anciens ouvriers, vides et délabrées, sans chauffage. La municipalité n’est guère tolérante envers ces squatteuses sociales : elle leur intente des procès qui sans pitié font pleuvoir sur ces femmes des amendes de milliers de zlotys. C’est suite à la coupure de l’électricité, décidée par la municipalité pour les déloger, que les femmes de Wałbrzych se sont révoltées en 2009 et ont mené une grève d’occupation : elles ont investi une salle de la mairie avec leurs enfants et refusé de partir tant qu’un relogement ne leur serait pas proposé. Pour la première fois, des habitants moins mal lotis les avaient soutenu, et cette intiative a mené à la création du Comité des Habitants de Walbrzych – une initiative entièrement autonome et indépendante de tout mouvement politique. C’est cette action qui a permis aux sociologues féministes de les rencontrer.

La pauvreté est ainsi faite d’incessants calculs – le budget toujours insuffisant doit être géré au plus près. Les dépenses scolaires sont étalées sur l’année et les enfants ne les reçoivent qu’au compte-goutte, les factures d’électricité ne sont payées que lorsque la coupure est imminente. Les médicaments passent en priorité avant la nourriture, car très peu de soins médicaux sont remboursés en Pologne, et il n’existe pas de couverture maladie universelle. Les femmes jonglent entre aide sociale, dettes auprès d’amis et de parents à peine moins pauvres qu’elles (qui doivent être remboursées en priorité pour sauvegarder leurs rapports) et petits boulots précaires. Parfois elles sont envoyées de force dans une agence de recrutement qui les met à la disposition d’une entreprise occidentale de la zone économique spéciale. Elles y travaillent pour le montant de l’aide sociale ou pour un salaire dérisoire, souvent sans être déclarées. Les emplois stables ayant complètement disparu, les seuls emplois existants sont précaires, saisonniers, et le salaire est misérable : 800 zlotys tout au plus, soit 200 euros, ce qui ne permet pas à une famille de vivre. Ces emplois sont exécutés dans des conditions très dures, les normes d’hygiène et de sécurité ne sont pas respectées, il n’y a aucun syndicat – notamment dans la Zone Economique Spéciale de Wałbrzych. Il n’est donc pas surprenant que de nombreuses femmes soient malades et handicapées : maux du dos, problèmes respiratoires et cardiaques, phlébites, articulations usées, problèmes gynécologiques, cancer, la maladie est omniprésente dans leur vie. Même celles qui ne souffrent pas de maladies chroniques souffrent de maux dûs à l’insuffisance du chauffage l’hiver : chaque bronchite ou angine peut vite devenir une catastrophe pour leur foyer, car les soins ne sont pas gratuits[7]. Les hommes sont fréquemment malades et handicapés suite à des emplois qui les usent rapidement, et leurs maigres pensions ne leur permettent pas de couvrir les soins. Ce sont les femmes qui s’occupent d’eux, les soignent et trouvent l’argent des médicaments. Souvent les hommes sont au chômage, ou deviennent alcooliques et violents, et les femmes ne peuvent compter sur eux. Au contraire, elles doivent meme s’en protéger. L’enfer de la pauvreté, l’alimentation insuffisante, l’absence de chauffage, les logements insalubres, le stress et l’angoisse affaiblissent physiquement les femmes acculées a la pauvreté. De plus elles font passer les besoins de leurs enfants avant leurs propres besoins. Elles s’occupent des devoirs scolaires et font tout pour que leurs enfants puissent poursuivre leurs études. Mais que penser de l’efficacité d’une instruction dispensée à un enfant qui a le ventre vide ?

A la question de ce qui pourrait les aider, toutes les femmes répondent « un emploi stable avec un salaire qui nous permette de vivre ». Elles ne sont pas dupes des pseudo-dispositifs d’insertion, et se souviennent : si leur situation sous le régime communiste était meilleure, même pour les plus démunies d’entre elles, comme les Roms, c’est uniquement grâce au fait qu’elles avaient du travail. Une multitude d’entreprises employait les femmes, certaines ont acquis de véritables qualifications, des diplômes, un métier. Les moins qualifiées travaillaient pour les municipalités dans l’entretien des jardins, nettoyaient les rues et les usines. C’est ce travail qui fait défaut, qui est la clé de la sortie de la pauvreté. Les femmes qui peuvent travailler réclament également des crèches et des écoles maternelles afin d’assurer la garde de leurs enfants. De façon significative il n’y a plus à Walbrzych que 2 crèches publiques, les 26 autres sont des crèches privées. Le réseau des crèches communales qui permettait aux femmes de travailler sous le régime communiste a été entièrement détruit, et ce sont les femmes pauvres qui en payent le prix. Les femmes malades, handicapées qui ne peuvent travailler, réclament également des soins et des médicaments gratuits, des allocations stables, décentes et considérées comme un droit. A la campagne, elles demandent également le rétablissement des transports publics supprimés par le capitalisme. Se déplacer pour travailler ou même chercher l’aide sociale est très compliqué en l’absence de transports en commun.

Comment survit-on dans la pauvreté ?

Dans cette image faite de désespoir, la question serait plutôt : comment ces femmes arrivent-elles a survivre ? La réponse est l’entraide de voisinage. Parfois l’entraide familiale, notamment entre femmes – les mères aident les enfants. Fréquemment les filles vivent avec leur mère et font ménage commun, ce qui permet de mutualiser les ressources. Chez les femmes de Starachowice, tandis que les femmes âgées s’occupent des enfants, la femme de 40 à 60 ans s’occupe de l’exploitation et de la vente des produits au marché, pendant que les plus jeunes, mêmes lorsqu’elles étudient, travaillent à la ville pour pouvoir payer les factures de la maison. En effet, seul le salaire permet d’accéder au crédit indispensable pour s’acheter un équipement électroménager, renouveler les meubles ou faire d’indispensables travaux dans la maison. Mais le crédit est aussi un piège – dès que l’emploi précaire n’est plus renouvelé, les impayés s’accumulent. Mais le crédit est la seule façon d’améliorer l’ordinaire ou d’investir dans des équipements nécessaires, comme par exemple l’achat d’un ordinateur pour les enfants. Certaines familles achètent même les fournitures et les livres scolaires à crédit, car en Pologne ceux-ci ne sont pas fournis par l’éducation nationale.

Les femmes de Starachowice se disent moins mal loties que tant d’autres, parce qu’elles possèdent des lopins de terre – dernier vestige de la réforme agraire communiste de 1945, qui avait distribué les terres de l’aristocratie et de l’Eglise aux paysans. Mais avec les prix mondiaux et la politique agraire de la PAC, qui favorise les grandes surfaces, il n’est plus possible de vivre décemment serait-ce a partir d’une exploitation de 15-20 ha: de nombreux migrants saisonniers, qui quittent le pays pour l’étranger, sont des épouses, des fils et des filles de paysans. Mais cette facon d’assurer la sécurité alimentaire de base de la famille a un revers : le surmenage et l’épuisement des femmes qui travaillent 15 heures par jour , les soins aux betes, les travaux des champs et du jardin, les démarches administratives, le ménage et le soin aux enfants, aux malades et aux vieux, avec en plus les travaux d’entretien des bâtiments et les réparations en l’absence d’homme…. Elles n’ont pas de vie privée, pas de loisirs, elles n’ont pas accès à la culture. Le réseau des bibliothèques, des maisons de la culture, des lieux de rencontre et de loisirs qui existaient auparavant s’est trouvé liquidé. La santé de ces femmes est tributaire de cet épuisement : elles vivent sous pression et dans un état de fatigue permanent, qui les empêche de se faire des projets à long terme.

Il est intéressant de constater que les femmes pauvres de Wałbrzych survivent grâce à l’entraide, non pas familiale, mais au soutien des voisins et de leurs cercles d’amis. C’est le voisin qui sait que sa voisine n’a pas de quoi préparer le repas, qui partage avec elle ses emplettes, le contenu de son sac, à peine mieux garni. C’est une femme qui héberge une amie et les enfants sans domicile de celle-ci dans un logement déjà surpeuplé. C’est une personne du quartier qui connaît tout le monde alentour, et les difficultés de chacun, et aide à faire une réparation, à garder les enfants, leur procure des vêtements pour l’hiver. Dans la Pologne capitaliste, comme partout dans le monde, ce sont les pauvres qui aident d’autres pauvres. Vu de loin, la société polonaise peut sembler toute entière tournée vers l’égoisme propre a la société de consommation individualiste. Mais il se peut que cette image ne constitue qu’une partie de la réalité, et renforcer ces réseaux informels d’entraide pourrait devenir le début d’une pratique citoyenne capable de contester le système capitaliste. Lors de la révolte des femmes de Walbrzych, ce sont les habitants qui connaissaient la situation terrible des femmes restées sans logement qui se sont regroupés dans le Comité Municipal des Habitants, afin de les soutenir.

Cette première révolte politique est d’autant plus importante que ces femmes dénuées de tout se trouvent en fait exclues de leur statut meme de citoyens. « Nous ne sommes rien. Nous ne comptons pas » - expliquent-elles avec un immense sentiment d’impuissance. Elles ajoutent : « Y-a-t-il quelqu’un pour nous entendre? » La pauvreté est un traumatisme politique, une exclusion définitive de la communauté humaine. Et soulignons également : les femmes pauvres sont exclues, ne profitent non plus pas du soutien des organisations sociales caritatives, ou meme de l’Eglise catholique, pourtant si puissante politiquement et socialement en Pologne. Ces femmes affirment qu’elles n’ont pas accès à cette aide. Il se peut qu’elles préfèrent éviter l’Eglise afin de ne pas subir l’opprobre dont elles pourraient être la cible en tant que mères célibataires, divorcées ou vivant sans homme, un mode de vie que l’Eglise considère comme un péché. L’Eglise fait de son action sociale un argument pour justifier sa puissance politique en Pologne, mais l’exemple des femmes de Wałbrzych permet le doute sur l’efficacité et l’utilité de sous-traiter la politique sociale de l’Etat aux structures religieuses. La charité ne peut pas rendre la citoyenneté sacrifiée sur l’autel du capitalisme, qui bénéficie à une mince couche sociale d’en haut et exclut le plus grand nombre.

Quelles solutions ?

Les femmes pauvres de Pologne l’expriment elles-mêmes: seul un emploi stable, rémunéré par un salaire permettant de vivre peut leur rendre leur statut de citoyennes. Une politique d’emploi stable suppose l’annulation de toutes les politiques menées depuis 20 ans en Europe de l’Est : la relocalisation de l’industrie, le soutien à une agriculture paysanne familiale, la création d’un véritable système d’allocations sociales et familiales permettant de vivre décemment à tous ceux et celles qui ne peuvent plus travailler. A cela, il faut ajouter la création d’un véritable droit à la santé, avec accès aux soins publics gratuits, un système scolaire dès la petite enfance assurant également des repas gratuits et des soins médicaux aux enfants, le retour à la construction de logements sociaux, de transports publics bon marché et d’institutions culturelles accessibles aux plus pauvres. Ce projet politique suppose bien évidemment un partage des richesses : le paiement d’impôts sur le revenu et le patrimoine par la nouvelle bourgeoisie et par l’Eglise catholique, la renationalisation de certains biens publics, dont ceux qui ont fait l’objet de privatisations mafieuses et ont été indûment donnés à l’Eglise et aux multinationales occidentales. Il est peu probable que l’élite dominante actuelle réaliserait cette vision des choses. Une prise en main par le peuple de ses propre intérêts est donc indispensable : une révolution politique comparable à celle engagée par Solidarnosc en 1980. Une révolution qui ne peut que jaillir de la colère sourde accumulée au cours des années, et de la libération de la parole, propre a annuler le traumatisme causé par le capitalisme.




[1] Katarzyna Gawlicz, Marcin Starnawski, « Raport z badan lokalnych w ramach projektu Think Thank Feministyczny 2009 “Kobiety i ubóstwo. Czy ktoś nas słyszy?” (raport d’études local du Think Thank Feministe en 2009, “Les femmes et la pauvreté. Est-ce que quelqu’un nous entend » ), « Warunki zycia kobiet w gospodarstwach domowych o niskich dochodach na obszarach wiejskich wojewodztwa swietokrzyskiego » (« les conditions de vie des femmes aux faibles revenus sur les territoires ruraux de la voïvodie swietokrzyska ») ; Małgorzata Maciejewska, Wstępny raport z badań 2010, « Odzyskać obywtelstwo. Kobiety i warunki życia w Wałbrzychu » (« Retrouver la citoyenneté. Les femmes et leurs conditions de vie à Wałbrzych) ;   . Les documents sont publiés sur le site du réseau féministe de gauche Rozgwiada www.rozgwiazda.org.pl, , rubrique « podmiot – Kobiety żyjace w ubostwie » («sujet, les femmes vivant dans la pauvreté »).

[2] En particulier les châpitres rédigés par le professeur Karpinski, « Polska gospodarka w dwudziestoleciu », « L’économie polonaise des 20 dernières années », Karpinski et Paradzysz « Rozwój społeczno-gospodarczy Polskiw latach 1989-2009 w świetle statystyki », (« Le développement social et économique de la Pologne dans les années 1989-2009 à partir des statistiques ») in « Konserwatywna modernizacja, dwudziestlecie polskich przemian », (« La modernisation conservatrice. 20 ans de transformation polonaise »), Instytut Nauk Ekonomicznych PAN, à paraître en mars 2011.

[3] Karpinski, op. cit, Soit 700 Zlotys. En 1989 14% vivait sous le seuil de pauvreté.

[4] Karpinski, Karpinski et Paradysz, op. cit.

[5] Les mineurs des compagnies du charbon de Silésie se sont opposés victorieusement aux privatisations et aux fermetures, mais ils n’ont pas leur mot à dire dans la gestion oligarchique et mafieuse de la Compagnie Minière Publique. (voir les analyses du Syndicat Août 80, www.partiapracy.pl)  De même la compagnie d’extraction du cuivre KGMH a été l’enjeu de nombreuses luttes politiques au moment de sa privatisation – les hommes politiques au pouvoir se disputaient la main-mise sur son conseil d’administration. Cependant, de nombreuses autres entreprises extractives ont été purement et simplement fermées par décision politique sans aucune analyse de leur rentabilité : par exemple la mine et la raffinerie de souffre à Machów près de Tarnobrzeg employant 15 000 personnes a été fermés en 1993-5 entrainant le déclin de toute une région.

[6] Naomie Klein, « La stratégie du choc », Actes Sud, 2008

[7] 33% des Polonais ne peuvent pas payer un chauffage correct l’hiver.

 


 

Szóljon hozzá!

Biztonsági kód
Frissítés
Irja be a képen látható betüket,számokat:


A web oldalon található képek egy része- amennyiben azt külön nem jelezzük - az INTERNETEN elérhető szabadon felhasználható forrásból származik. Amennyiben tudtunkon kivül mégis szerzői jogvédelem alá tartozó anyagot közöltünk - és a közlés ellen a szerzőnek kifogása van - akkor azt jelezze felénk a info@lemondediplo.hu e-mail címen, és az anyagot azonnal eltávolítjuk.